LETTRE D’UPERNAVIK (90)
d’Aasiaat à Upernavik
du Dimanche 15 Juillet au Samedi 28 Juillet
Dimanche 15 Juillet 8h. C’est déjà l’heure du départ pour Nicole et Anne. Au revoir chères équipières et amies. Votre fantaisie féminine, votre délicatesse, votre art culinaire, votre assistance dans les manoeuvres, vont nous manquer dans le passage du Nord Ouest que nous allons faire malheureusement entre hommes. Bénédicte, la femme de Bertrand, après avoir hésité, a jeté aussi l’éponge trouvant l’absence en France trop longue.
C’est très dommage que vous embarquiez dans le petit ferry se rendant à Illulissat par ce temps couvert et de crachin. Vous ne verrez pas les icebergs étincelants et bleutés de la baie de Disko ni le spectacle inouï de l’isfjord, ce gigantesque fleuve de glaces large de plusieurs milles à son embouchure crachant des icebergs. Ces icebergs sont vêlés par l’immense (près de quatre fois la France) calotte glaciaire recouvrant le Groenland, atteignant au centre près de 3000m d’épaisseur, qui a trouvé là un large et rare exutoire. Vous les entre apercevrez seulement, fantomatiques dans la boucaille. Nous avions été plus gâtés en 2012 où nous avions eu trois jours d’un temps magnifique pour profiter du panorama, du soleil de minuit et d’une belle randonnée de 6 heures de marche le long de la côte entre Oqaatsut ou un petit bateau de pêche nous avait déposés, Claude, François, André, Véronique et moi, et Illulissat.
L’Isfjord c’est la plus grosse fabrique d’icebergs de l’hémisphère Nord. Certains mastodontes gros comme des montagnes s’échouent par plus de 300m de fond ! Entraînés par le courant qui circule autour de la mer de Baffin, ils partent pour un long voyage : ils s’en vont d’abord remonter la côte Nord-Ouest du Groenland jusqu’au cap York, au Sud de Thulé, puis redescendent le long de la longue terre canadienne de Baffin, franchissent le détroit de Davis en quittant la mer de Baffin, puis poursuivent leur descente vers le Sud le long de la côte du Labrador (le courant froid est appelé alors courant du Labrador qui descend jusqu’à la hauteur de New York), défilent au large de Terre Neuve pour venir menacer les bateaux venant d’Europe et se rendant en Amérique du Nord par la route Nord de l’Atlantique. Il est très probable que c’est un de ceux-là qui a découpé et coulé notamment le Titanic. Il est vrai que, alors que des icebergs étaient signalés dans la zone, celui-là fonçait à toute vapeur dans la nuit flamberge au vent, sans radar et en n’y voyant pas grand’chose, les pauvres diables à la vigie n’ayant même pas de jumelles. Aujourd’hui une balise équipée d’un Racon (puissant réflecteur radar) marque la limite Nord à ne pas franchir par les bateaux suivant cette route pour ne pas courir ce risque de collision.
A faire un peu d’escalade pour passer de Balthazar sur le chalutier à couple duquel il est amarré. La marée étant basse il faut hisser de plusieurs mètres les bagages avec des bouts tandis que ces dames escaladent l’échelle verticale pour prendre pied sur le quai.
Jean-Jacques les accompagne à Illulissat en prenant un bateau en acier de l’Arctic line. Comme en 2012 je préfère laisser Balthazar à Aasiaat car la traversée de la barrière de glaces venant de l’isfjord barrant l’entrée du petit port d’Illulissat est très aléatoire voire impossible par moments. Il faut se faufiler en cherchant la sortie entre de gros icebergs dominant le bateau et qui sont souvent à touche touche, être prêt à faire demi-tour, si on le peut, pour ressortir d’une impasse dans ce labyrinthe dont on ne voit pas le bout. Cristal, le bateau des polonais que j’avais mis en garde, a mis plus de sept heures à franchir les derniers milles. En outre on se trouve sous la menace constante du basculement et retournement d’un iceberg (au cours de la fonte il est fréquent que les icebergs se retrouvent en position de flottaison instable et se retournent alors pour retrouver une position de flottaison stable). On reconnaît les icebergs qui se sont déjà retournés à leur calotte arrondie, usée et striée de larges sillons parallèles gravés par le frottement linéaire sur les roches du fond où ils se sont échoués. Il y a quelques années un bateau de touristes a été coulé là et perdu corps et biens par la vague gigantesque engendrée par le retournement d’un mastodonte. Un équipier confiait à Jean-Jacques à Illulissat que c’était un peu de l’inconscience de faire cela. Enfin Peter, de Kiwi Roa, m’a informé qu’il était resté bloqué une semaine entière dans le port envahi et bloqué par les glaces. Balthazar préfère rester sagement à Aasiaat, courageux mais pas téméraire.
Me revoilà seul après leur départ, profitant avant l’arrivée de Claude et André demain de 24 heures de calme. Ablutions, écritures en pyjama et survêtement font vite passer la matinée. Au moment de quitter le bateau pour aller à pied au Somandshjemmet (foyer des marins) qui domine le port pour déjeuner et assister à la finale du Mondial de foot j’entends le gros diesel du chalutier auquel Balthazar est à couple qui démarre. Ce chalutier qui paraissait endormi, presque désarmé même, se réveille d’un coup et le gaillard inuit qui le ranime m’indique gentiment qu’il appareille dans 5 minutes. Merde, il va me faire rater le début du match pensé-je instantanément. Etant seul la manœuvre de déplacement de Balthazar est plus longue : à remettre les robinets de batterie, lancer le Perkins, mettre en route le propulseur d’étrave, préparer une cravate (courte amarre frappée au taquet du maître-bau que je passerai rapidement en double à un barreau de l’échelle en acier que je repère à la place qui s’est libérée heureusement un peu en avant sur le quai, ceci pour immobiliser provisoirement Balthazar le temps que j’escalade à quatre reprises l’échelle pour aller frapper chacune des quatre longues aussières aux bittes d’amarrage sur le quai), régler et disposer les défenses qu’il faut disposer horizontalement avec deux bouts pour s’appuyer sur les palplanches en acier du quai ; ça y est, je suis prêt et en route ; tout se passe bien et après avoir réglé les amarres avec suffisamment de mou pour absorber les 3mètres de marnage de la marée en ce moment, je pars en marchant très rapidement pour arriver au Somandshjemmet juste à temps pour entendre la Marseillaise en me saisissant d’un plateau pour le repas. Bien installé à une petite table ronde devant l’écran de télévision je suis ce match intense et tremble pour les Bleus qui se font dominer pendant la première mi-temps par des Croates bien en place. Mais la défense des Bleus résiste bien ; plus réalistes dans leurs contre-attaques ils emportent la Coupe du Monde sur une victoire 4 à 2 incontestable qui aurait dû être 4 à 1 si Hugo Lloris, excellent par ailleurs, n’avait pas commis une grosse toile à la relance en se faisant contrer par l’attaquant qui était venu au pressing pour le gêner.
Je retrouve Peter venu sur le quai bavarder avec moi alors que Kiwi Roa est mouillé dans une baie voisine et que sa femme est partie s’acheter des bottes.
Le Somansjemmet c’est un peu le cœur de ces petites agglomérations. Cette maison commune fait à la fois fonction d’auberge, de cafeteria, de café, de rencontre de familles inuits ; les robustes pêcheurs y jouent des parties d’échecs acharnées, les équipages, comme Claude et André le Lundi, puis Bertrand et Jean-Jacques qui m’ont rejoint Mardi en venant d’Illulissat font des séances de Wi-Fi pour récupérer leurs mails, et faire leur courrier sans les restrictions de débit qu’impose Iridium à bord. On y suit sur l’écran TV les matchs du Mondial mais aussi le Tour de France. Les inuits qui n’ont jamais vu un arbre regardent surpris les paysages verts et couverts de forêts de la Savoie. J’assiste au superbe effort d’Alaphilippe s’envolant vers la victoire d’étape et le maillot à pois dans le col de Corbière. En regardant ces images de très loin depuis des lieux improbables comme depuis les grandes métropoles du monde entier on mesure le formidable outil de promotion touristique de la France que représente le Tour. Merci Monsieur Desgranges.
Mercredi 18 Juillet. Sortie du port d’Asiaat dans le crachin, visibilité réduite. Objectif : Oqaatsut juste au Nord d’Illulissat en traversant la très grande baie (plus de 60 milles dans la grande dimension) de Disko. En route le temps se lève, magnifique, mettant en valeur les icebergs aux formes les plus variées. Certains sont veinés d’une seule bande bleu intense ondulant dans un plan parfait de l’ordre du mètre de largeur, dont nous ne nous expliquons pas la présence. Nous nous expliquons encore moins les icebergs passant soudain dans leur totalité du blanc à une couleur bleu soutenu comme s’ils étaient éclairés par des projecteurs de théâtre alors que leurs voisins restent blancs, puis redevenant blanc un peu plus tard. Mystères de l’optique et des indices de réfraction.
Après avoir parcouru plus d’une quarantaine de milles Balthazar entre dans des eaux bergées. La mer est couverte de petits ou de gros growlers obligeant à avancer à vitesse réduite en zigzaguant pour éviter les plus gros. De temps à autre ça cogne contre la coque. La densité augmente au fur et à mesure de notre progression, devant nous se dresse une barrière d’icebergs apparemment infranchissable, Oqaatsut est encore à 12 milles. Cela ne va pas le faire ; manifestement il y a une concentration de glaces qui rend très difficile la progression au Nord d’Ilulissat. Demi-tour, il nous faut une grosse demi-heure pour retrouver l’eau libre, cap sur Qeqertarsuaq, l’ancien Godhvn, au Sud Est de l’île Disko. Le temps est maintenant superbe. Le spectacle de tous ces icebergs aux formes invraisemblables répandus sur la mer au couchant est vraiment exceptionnel. Certains dans un grand craquement perdent une tranche de glace qui s’écroule dans la mer dans un nuage de poussière blanche.
Après une longue traversée retour Balthazar prend l’alignement bien marqué par des panneaux oranges permettant de parer les récifs encombrant l’entrée du port de Qeqertarsuaq sur l’île du même nom autrement appelée Disko. Quelques icebergs échoués nous obligent à les contourner en sortant un peu de l’alignement. Un inuit bien emmitouflé (il est vrai qu’avec leurs gros hors bords il filent à 25 ou 30 nœuds et alors ça caille dur !) rentrant avec son canot au port nous fait signe de le suivre ; il nous amène ainsi après deux virages à 90° dans la petite baie très abritée du village à l’endroit qu’il nous conseille pour mouiller, à petite distance d’un voilier en alu battant pavillon autrichien. C’est avec plaisir que nous rejoignons nos couchettes à deux heures du matin après avoir parcouru près d’une centaine de milles dans la journée.
Réveil par beau temps dans ce hâvre de paix. Les anciens baleiniers avaient bien raison d’appeler ce port protégé des glaces et de la mer Godhavn.
Beau soleil au mouillage cela veut dire lessive après un copieux petit déjeuner. Vers midi Balthazar se retrouve décoré d’une guirlande de linge multicolore pincé sur les filières. C’est un temps à partir en balade avec un pique nique. Ce coup-ci le gros jambon pata negra trônant sous son torchon dans le carré est vraiment attaqué ; je découpe une dizaine de tranches finement persillées et, bien entendues, en leur conservant le gras qui concentre la meilleure saveur. Au diable les jambons à l’os de nos marchés dont les charcutiers ont enlevé le gras sous la pression des petites jeunes femmes d’aujourd’hui qui ne connaissent plus, les malheureuses, que les ersatz de confitures, de lait, de crème, de yoghourts, de viande, de jambon, …..sans saveur. Il ne manquait plus que l’huile d’olive. On y est : les Nordiques qui ne consommaient pas d’huile d’olive et ne l’aime pas se sont mis à en consommer en apprenant que les crétois vivaient plus longtemps. Résultat : pour satisfaire cette importante clientèle nouvelle on produit maintenant de l’huile d’olive qui n’a plus le goût d’huile d’olive, que Roland (frère d’Anne-Marie) dénomme huile de feuilles. Les gens du Sud Ouest qui consomment huile d’olive, foie gras, confits de canard, pommes de terres au lard et cassoulets vivent les plus vieux en France ; il doit y avoir un truc. D’ailleurs le cholestérol, les nouveaux médecins disent de ne plus s’en soucier ; la mode anticholestérol est passée.
Je conserve bien entendu le gras des premières coupes pour faire prochainement des pommes de terre sautées. Le gras nous le brûlerons sans problème dans la raideur du sentier et dans le froid. Les poignées d’amour ne seront pas plus garnies pour autant.
En zodiac nous faisons un crochet pour aller saluer nos voisins autrichiens. Accueillis par Sooty, un jeune chien noir au poil brillant qui aboie gentiment et tortille déjà la queue pour se faire caresser, Ali, diminutif d’Alexandria, une jeune femme svelte et aux traits fins et son mari Karl nous bavardons 5 minutes à couple de leur bateau. Ils sont là immobilisés depuis quelques jours en attendant une pièce de l’embrayage et inverseur de l’un des deux moteurs de Muktuk, leur voilier en aluminium plan Caroff.
Muktuk c’est ce morceau particulier de baleine que les inuits dégustent en le mâchant avec délice. Ce couple sympathique nous fait donc la présentation des lieux et nous indique un sentier pour notre balade.
A chausser sur le petit ponton où nous accostons les grosses chaussures de marche et en route sous ce beau soleil. Après avoir traversé les maisons multicolores de ce village animé une route en terre fait faire le tour de la petite baie pour nous conduire aux gros réservoirs qui jouxtent tous les villages du Groenland. Ils contiennent le précieux gasoil qui leur permet de se chauffer ainsi que l’essence de leurs puissants hors-bords qui leur permet de se déplacer pour aller pêcher l’été, ou de leurs motoneiges pour aller pêcher sur la banquise l’hiver. De là la route en terre poursuit son chemin, longée par des tuyaux isolés pour accéder en hauteur à la capture de l’eau descendant de la montagne et alimentant le village. Un peu plus loin une grosse pierre arrondie peinte en bleu marque le départ du sentier indiqué par Ali. Il s’élève alors sur la pente de la montagne recouverte entre les rochers d’une végétation ressemblant à celle de nos Alpes, mais décalée vers le bas de l’ordre de 2000m d’altitude compensant à peu près la différence de latitude donc de chaleur et de lumière apportées par le soleil. Des lichens, des mousses, de nombreuses petites fleurs variées, de petits buissons au bord du torrent se blottissent au milieu des rochers de granit. Après environ deux heures de grimpette en direction d’un vallon glaciaire improbable nous choisissons un replat pour casser la croûte. Le panorama sur la baie de Disko étalant à perte de vue ses icebergs étincelants est magnifique.
De retour sur Balthazar il faut s’occuper de l’entretien du bateau. Au menu de cette fin d’après-midi c’est le chauffage qui est à l’ordre du jour. Les radiateurs de la partie avant du bateau ne chauffent plus guère et le niveau du liquide caloporteur (mélange d’eau et d’antigel) dans le réservoir d’expansion se retrouve à nouveau nettement au-dessous du minimum. A démonter les accès à tous les radiateurs un par un, resserrage des colliers en faisant la chasse aux petites fuites, purge des radiateurs avant, contrôle du bon fonctionnement de la deuxième pompe de circulation qui se trouve à l’avant du bateau, tout rentre dans l’ordre et les équipiers des cabines avant retrouvent le confort de leur cabine à nouveau correctement chauffée.
Mais il n’y a pas que sur Balthazar que l’on bricole. Jean-Jacques vient de recevoir
d’Anne qui a retrouvé sa nouvelle propriété de Montauroux, à côté de Fayence, au retour de sa croisière sur Balthazar, le message suivant que je reproduis tel quel car il est vraiment savoureux :
« J’avais oublié en partant de fermer le petit tuyau pour remplir le grand bassin et le petit bassin a débordé. Quand j’ai voulu faire tourner la pompe, l’eau du robinet du grand bassin ne coulait pas. Du coup j’essaye de vider avec des seaux le petit bassin mais l’eau du grand bassin se vide dans le petit. Que faire pour faire repartir la pompe ? Je pense que le petit bassin a eu trop d’eau. Est-ce que l’eau du grand bassin doit se déverser par le déversoir du grand bassin ? Quand le grand bassin est plein et que j’ouvre les vannes et la pompe du local, le petit bassin se vide à grande vitesse laissant la pompe du petit bassin hors de l’eau… Que faire avec ces bassins ? » !!!!!........
Anne, ma chère Anne, ne sombre pas dans le désespoir, et console toi en pensant aux plombiers de Versailles qui devaient avoir de sérieux problèmes de grands et petits bassins, de jets d’eau et de cascades, de tuyaux bouchés, de robinets grippés et de pompes en cuir fuyardes. Les châteaux et leurs bassins ça se méritent, les piscines aussi paraît-il. J’espère que tu ne te vexeras pas que j’aie arraché à Jean-Jacques ton appel au secours et, peut-être, malgré ton caractère énergique et combatif, ton ras le bol des bassins dont tu ne sais plus que faire.
Il est déjà 18h00 et il faut se dépêcher de préparer l’apéritif auquel nous avons invité Karl et Ali. Nous faisons plus ample connaissance avec ce couple originaire des alpes autrichiennes, proches de l’ Italie, devenus globe flotteurs depuis une quinzaine d’années. Karl est un ancien pilote de moto de compétition, passionné de mécanique, participant du Paris-Dakar notamment. C’est sur le Paris-Dakar qu’il a rencontré des coureurs océaniques qui l’ont séduit. Il a alors décidé de couper les ponts avec les circuits de moto et de partir voguer sur les océans avec Ali, sensiblement plus jeune que lui, en apprenant le métier de marin et skipper sur le tas. Ali est une jeune femme à la forte personnalité et très opérationnelle. Ils ont fait en route deux enfants, Jan, un garçon de 14 ans et Noah son frère de douze ans que nous irons voir demain.
Echanges simples sur nos aventures et vies respectives. Ils ont maintenant une très grosse expérience après avoir navigué sur tous les océans et circumnavigué plusieurs fois. Ils ont notamment déjà fait deux fois le passage du Nord Ouest pour aller en Alaska qu’ils mettent au sommet de leurs meilleurs souvenirs. Ils sont d’ailleurs là pour y retourner pêcher et chasser. Très proches de la nature ils adorent la vie et les mouillages sauvages. Ils nous confient s’être fait très peur en approchant, un mois plus tôt que nous, le Prince Christian Sund, au Sud du Groenland. C’était la fin de la journée et après avoir fait un tour d’horizon ils étaient redescendus dans le carré une dizaine de minutes avant le prochain tour d’horizon. Mais ils n’avaient pas vu un iceberg qui se détachait mal dans la lumière du couchant et viennent le percuter quelques minutes après ; balcon enfoncé, ancre au davier détruite, enrouleur de génois tordu, ils ont eu de la chance de ne pas démâter. Mais il en faut plus pour les décourager et Karl, très bon mécanicien, a déjà remis avec les moyens du bord essentiellement, Muktuk en ordre de marche.
Belle journée encore le lendemain. Matinée de farniente, musique et écritures, Internet aussi car il y a du réseau. L’après-midi nous allons nous dégourdir les jambes en visitant mieux le village et la rive donnant sur la baie de Disko. Un immense troupeaux d’icebergs, certains de grande taille, sont échoués là, faisant un fond de décor très particulier et tout proche sur lequel se détachent les maisons colorées. Un grand nombre de chiens sont attachés là, dans l’herbe près de la plage. Ils attendent impatiemment de s’élancer sur la mer gelée du prochain hiver en tractant leurs traîneaux. En attendant les jeunes chiots de l’été gambadent autour de leur mère. Un peu plus loin le cimetière impeccable est constitué de croix blanches en bois plantées devant les sépultures. Constituées d’herbes et de pierres, elles sont couvertes de fleurs artificielles soigneusement disposées. Nous verrons beaucoup d’autres villages aux cimetières plus fantaisistes aux sépultures s’égayant dans la montagne. Sur le chemin du retour courses au Pilersuisoq local (chaque village a son Pilersuisoq ou son Pisiffik local, dénommé ainsi suivant la taille, supérette ou supermarché, géré par la compagnie KNI, ou Kalaallit Niuerfiat. Seuls les gros bourgs ou petites villes ont en plus un supermarché indépendant de plus grande taille). Divine surprise ! on trouve du vrai pain partout et même assez souvent du bon pain.
De retour de la promenade nous nous arrêtons et dînons dans un petit hôtel recevant les trekkeurs qui randonnent dans la grande île de Disko. A notre surprise le cuisinier inuit nous sert un repas simple mais de qualité ; flétan frais (halibut) légèrement cuit aux herbes pour les uns, steak de baleine ou crevettes pour les autres. L’hiver on peut faire sur une cinquantaine de kilomètres la traversée de l’île en skiant sur le glacier qui la recouvre en partie.
Nous finissons la soirée de ces jours sans fin à bord de Muktuk en faisant connaissance de Jan et Noah. Jan est heureuse de parler un français convenable qu’elle a appris notamment par un séjour chez une amie dans le midi.
Samedi 21 Juillet. A relever le mouillage pour aller accoster un miniponton qui ne doit pas faire 3 mètres de long relié par une passerelle aux pompes gasoil et essence. Nous avions repéré la manœuvre avant nous permettant de porter rapidement une longue aussière flottante frappée sur des bouts autour d’un rocher au vent. Sinon les 17,40m de Balthazar aurait peut-être déménagé le ponton en cas de petites rafales. Pendant ce temps l’équipage organise une noria de bidons d’eau de 30L que Claude remplit en se gelant les doigts avec le gros entonnoir acheté au Pilersuisoq à la surverse de la conduite d’eau qui descend de la montagne et qui débouche à côté de la passerelle. Les gens du village ou les pêcheurs viennent là remplir des bidons ; ils nous assurent que l’eau est excellente.
Plein d’eau et de gasoil fait Balthazar appareille en fin de matinée. Au revoir, Muktuk, bonne chance et à bientôt j’espère dans le Passage du Nord Ouest.
Il fait beau et dehors une petite brise de Nord Ouest souffle à 10/15 nœuds.
Toujours beaucoup d’icebergs, mais leur densité diminue quand même en s’éloignant de la baie de Disko et de son fameux Isfjord. A un moment nous avons une vision extraordinaire ; une montagne apparaît au loin dominant un petit banc de brume. Mais il n’y a pas de montagne ici, seulement la mer. En s’approchant c’est le sommet d’un iceberg énorme que nous identifions. La brume s’est dispersée et le géant est juste devant nous. Sous le soleil la glace étincelle ; des surplombs, des pentes raides, une fine arête de glace, un sommet évoquant le Cervin ; nous nous prenons à rêver avec Claude à l’école de glace merveilleuse que nous pourrions y faire sur une centaine de mètres au-dessus de l’eau. Un creux renferme une piscine de faible profondeur d’un vert turquoise fascinant. Quel sacré tirant d’eau doit avoir ce mastodonte que nous longeons maintenant à vitesse lente en le mitraillant.
Pour pénétrer dans le grand Disko fjord il faut doubler une longue ligne de récifs s’avançant dans la mer sur une distance de 2 milles. Il sont faciles à repérer, alors que la carte ne donne que quelques sondes éparses, car chacun est marqué par un iceberg échoué à côté de lui. Le dernier doublé nous entrons au portant dans le fjord profond d’une quinzaine de milles. En cours de route Balthazar s’engage latéralement dans un petit fjord, qui fait 5 milles quand même, le fjord de Kangerluarssuk. Vitesse lente maintenant les yeux rivés sur le sondeur et la dérive relevée car il n’est pas cartographié. Tout au bout, après avoir contourné des îlots et récifs laissés sur bâbord, la petite baie d’Arsuk se découvre. Balthazar s’y engage et mouille au milieu. Abri parfait de tous les vents, eau calme, paysage de rochers au milieu d’une végétation rase, montagnes granitiques tachetées de neige, silence total, l’endroit est vraiment sauvage et superbe.
Une détonation puis deux puis… le lendemain les aventuriers du Grand nord après avoir débarqué en zodiac sur la petite presqu’île qui ferme la baie, découvrent le fonctionnement du fusil Browning tout neuf acheté à nuuk et s’exercent à tirer à 30mètres sur un petit cubi de 2L. Résultat très moyen : 7 balles sur douze seulement perforent la cible. Il va falloir améliorer le résultat si un seul chargeur de 3 balles doit suffire, l’émotion en plus, pour abattre à coup sûr à 30m (distance recommandée) l’ours affamé qui vous attaque, D’autant plus que, comme dans les westerns, il faut réarmer énergiquement à chaque balle pour éjecter la précédente. Prochains exercices à prévoir avant de quitter Upernavik et concours pour choisir le meilleur fusil.
Au retour le capitaine fait à l’équipage affamé un gros plat (200 grammes chacun) de spaghetti bolognaises. Dans une casserole couverte un gros bloc de viande hachée décongelée au micro onde mijote dans une sauce tomate agrémentée d’ huile d’olive, d’ail et d’épices. Servis avec un bol de parmesan et arrosé par un Côtes du Rhône il n’en reste pas un gramme après trois services quand même. Jean-Jacques qui est un fin cuisinier m’indique que la prochaine fois ce sera encore meilleur en ajoutant des oignons. Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est ce qu’Anne-Marie m’avait appris.
L’équipage est alors mûr pour la sieste.
Un peu plus tard le groupe tourne pour alimenter en 220V le dessalinisateur et produire de l’eau douce. Je souhaite en effet maintenant conserver le réservoir d’eau presque plein pour limiter l’aléa de trouver de l’eau avant la traversée de la mer de Baffin qui approche. Tiens au bout d’environ une heure le dessalinisateur s’arrête sur alarme BP. Supposant avoir une obstruction par une algue quelconque le contrôle et démontage du filtre eau de mer et de l’arrivée de l’eau à travers les passe coques et le vase de dégazage ne met rien en évidence. Le changement des filtres 25 et 5 microns en revanche, déjà encrassés (je les avais changé à Dingle), sera fait à Kangersuatsiaq et règlera le problème permettant au dessalinisateur de reprendre son service.
C’est mon quart du soir ; parti ce matin de ce délicieux mouillage d’Arsuk Balthazar file au grand largue dans la boucaille ; visibilité réduite avec ce crachin et la buée sur la capote qu’il faut régulièrement essuyer ; il faut beaucoup d’attention à l’homme de quart car les nombreux icebergs ou growlers n’apparaissent sur le radar pour certains qu’à un demi-mille de distance et ne sortent de la brume que très tard. Je m’aperçois en effet que l’on voit très bien des icebergs de taille moyenne mais que quelques autres plus gros échappent au radar jusqu’à cette distance grâce à leurs formes de calotte aplatie ou de toit en pente qui réfléchissent les ondes radar vers le ciel plutôt que vers l’antenne radar de Balthazar. La nature a inventé depuis longtemps les icebergs furtifs ! Quart sous tension car il faut être prêt à réagir très vite à la vue ou à l’image radar ; l’ambiance grand Nord et la solitude sont là qui nous préparent à la suite qui nous attend.
Le vent a fraîchi et souffle maintenant à un bon force 6. Il va falloir empanner pour redresser notre route. J’hésite à le faire par ce vent frais puis m’y engage à tort avec Bertrand qui m’aide à suivre la procédure : ramener le chariot d’écoute de grand voile au centre, raidir l’écoute de Grand’voile, raidir au winch la retenue de bôme pour immobiliser celle-ci et l’empêcher de partir brutalement sous le vent avec un grand choc lorsque la grand’voile change brutalement d’amure du côté de sa chute. Bertrand me propose de prendre un deuxième ris pour limiter le choc ; à tort je ne l’écoute pas et par ce vent frais le choc est brutal ; la quadruple sangle en dyneema qui saisit la retenue de bôme sur celle-ci se rompt et le compas du pilote Furuno, perdu par ce changement de cap brutal et de grande ampleur fait à la barre à roue en profite pour se mettre en rideau. A frapper rapidement un bout solide pour remettre en service la retenue de bôme indispensable en vent arrière car, en cas d’empannage intempestif la longue et lourde bôme de Balthazar peut faire des ravages en particulier par vents frais. Les incidents sont rarement dûs au hasard. J’avais sur ma checklist de préparation de Balthazar prévu de remplacer cette sangle en dyneema qui avait vieilli par un bout neuf solide en polyester, le dyneema sans élasticité ne résistant pas bien au choc même si sa résistance à rupture est très élevée. Mais au moment du départ je n’avais pas eu le temps de faire ce petit travail qui du coup faisait partie des points à restant régler en cours de route. Et bien voilà, c’est fait !
Plusieurs extinctions et remises en route du pilote Furuno ne règlent pas le problème ; son compas PG500 refuse obstinément de fournir au pilote l’information de cap. Basculement sur le pilote électrique Raymarine qui prend le relais. Mais celui-ci commence à ressentir l’approche du pôle magnétique ; il devient mou et peu précis. En approchant du pôle magnétique en effet les lignes de forces du champ magnétique terrestre ne sont plus horizontales mais s’incurvent progressivement pour devenir verticales au pôle magnétique. En conséquence le couple horizontal qui s’exerce normalement sur l’aimant du compas diminue pour s’annuler au pôle ; en pratique à partir des 72° de latitude Nord que Balthazar a atteint les compas deviennent très lents et peu précis, voire inutilisables. Pour l’instant cela marche encore si l’on admet des erreurs de cap d’une petite dizaine de degrés à corriger lentement.
Après cette dure et longue étape proche de 200 milles l’équipage est content d’affaler les voiles par ce vent resté frais et d’arriver dans la petite rade du village de Sondre Upernavik. Mouilles !
Le ciel est couvert, le vent de Nord Ouest est froid, de nombreux chiens de traîneau couvrent par leurs aboiements le cri des mouettes. Le village se blottit sous le repli de terrain d’un promontoire de faible hauteur. Heureusement les couleurs diverses de la quarantaine de maisons qui se serrent là mettent une touche d’humanité dans ce décor un peu lugubre.
Caramba ! en trafiquant à hauteur du guindeau pour mettre en place mon amortisseur de mouillage dans ce vent frais (celui-ci suivant l’importance des rafales réduit du tiers à la moitié le pic de tension subit par l’ancre) la grosse latte d’inox à laquelle est boulonnée la face avant du tambour de l’enrouleur de génois me tombe sur la chaussure, le boulon ayant disparu ! Voilà donc l’emplacement du boulon de 10mm aux filets endommagés que j’avais trouvé sur le pont il y a quelque temps. Je n’avais pas trouvé alors son origine et l’avais trop vite mis sur le compte du chantier de Technigréement qui avait déposé à la Trinité les deux enrouleurs de solent et de génois (pour remplacer les étais qui avaient atteint dix ans de service). Heureusement je l’avais conservé. Bertrand reprend les filets matés avec le taraud femelle de 10mm, et il retrouve avec du jeu son emplacement initial. Je le sécurise avec un gros collier Serflex en inox serré sur sa tête autour du tambour. Montage pas fameux qui va cependant sécuriser dans l’immédiat la tenue de la deuxième latte. Il faut retrouver rapidement un montage sain pour cet organe vital du bateau et pour cela remettre un boulon de 10mm neuf, ou plus probablement, en retaraudant, un boulon de 12mm car les filets du trou femelle sont également très endommagés. Je demande à Technigréement de m’expédier en urgence 2 boulons de 10 et 2 de douze mais, peu confiant qu’ils arrivent dans un délai raisonnable à la Poste d’Upernavik, je fais un appel par mail à trois voiliers, Kiwi Roa, Crystal et Chaman avec qui nous avons été en contact et échangé nos adresses mail à bord. Tout trois me répondent dans l’heure. Chaman qui est encore à Aasiaat me répond qu’il va tout de suite aller en chercher au petit chantier qui s’y trouve, Crystal m’indique qu’il en a un qui fera l’affaire, Kiwi Roa me propose d’installer un helicoil dans lequel sera remis un boulon neuf ; il dispose de l’helicoil, du forêt et du taraud adapté à ses cotes précises. Rendez-vous est pris à Upernavik où tous les voiliers faisant le passage du Nord Ouest se retrouvent avant de quitter le Groenland et de s’élancer dans la traversée de la mer de Baffin. La solidarité entre marins, en particulier dans cet environnement sauvage, cela fonctionne bien.
Repos le lendemain dans cette petite baie ; le vent s’est calmé. Le zodiac est mis à l’eau après le déjeuner pour aller voir le village et ses habitants. Le quai est animé par des gamins pêchant à la ligne. De chaque côté du quai un phoque mort flotte attaché dans l’eau, mis là visiblement au frais pour nourrir ensuite les chiens. Nous apprenons par le professeur de la classe unique avec lequel nous bavardons que dans ce petit village de 200 habitants il y a près de 400 chiens à nourrir soit un attelage par maison en moyenne. Ici aucun tourisme ; ces attelages sont encore essentiels pour aller l’hiver pêcher sur la banquise ou se rendre à Upernavik.
Petite étape Jeudi 26 Juillet pour se rendre à Kangersuatsiaq (appelé jadis Proven).
Arrivée par temps couvert et crachin dans un joli site : le village coloré est construit sur les pentes d’une île granitique, autour d’un petit port abrité dans une anse protégée par une île proche juste en face. Mouillage profond (20m) dans la passe en se repérant avec deux alignements de grosses marques orange se croisant pour éviter les hauts fonds qui le défendent. Fond de sable sur roches de mauvaise tenue. Il faut s’y reprendre à trois fois pour crocher.
Temps splendide le lendemain. Pendant que Bertrand et Jean-Jacques prennent des photos et films magnifiques avec le drone je mets en route des lessives. Nous passerons deux jours dans ce joli site par ce beau soleil qui ne se couche plus. Il ne faut pas se presser en effet car la libération des glaces du passage du Nord Ouest semble être en retard d’après les cartes de glaces que nous envoie régulièrement JP. Heureusement cela le distrait un peu de la poursuite à Nantes de la convalescence de son genou.
Une jolie balade sur la colline granitique qui domine le village nous réserve une vue superbe sur les îles environnantes et les icebergs omniprésents sur la mer. Dans les Pilersuisoq on trouve de tout puisque c’est la plupart du temps le magasin unique. Ici Jean-Jacques n’a aucune difficulté à trouver, entre le pain et l’alimentation, des balles de 30-06. Il ramène deux boîtes de 20 balles « Superformance, accurate, deadly, dependable » pour notre fusil Browning. La première séance de tirs a montré en effet qu’il fallait beaucoup plus qu’une boîte de 20 balles pour s’entraîner à tirer convenablement.
Samedi soir 28/7 le voilier Crystal des sympathiques polonais nous rejoint au mouillage.
C’est l’heure du petit-déjeuner ce dimanche matin, toujours par beau temps. Nous entendons la cloche de l’église qui invite les paroissiens à l’office. Tiens, nous avons de la visite. Un iceberg de petite taille (plusieurs fois la taille de Balthazar quand même) s’invite et menace de s’installer au-dessus de notre ancre. Nous admirons en le touchant ce curieux navire éclatant de blancheur. Il renferme une petite piscine en communication avec la mer à la couleur vert émeraude très attirante. Ne voulant pas courir le risque qu’il couvre la chaîne puis pèse sur elle nous déradons et appareillons pour Upernavik, à une trentaine de milles.
Le temps s’est couvert et c’est vers 15h30 que Balthazar se retrouve mouillé devant le bourg d’Upernavik, à une encâblure de Kiwi Roa que nous retrouvons là.
Balthazar est maintenant à pied d’œuvre. Après une dernière escale logistique de quelques jours il quittera le Groenland pour s’élancer dans la traversée de la mer de Baffin et s’engager dans le Passage du Nord Ouest.
aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou connaître sa dernière position visiter le site de Balthazar artimon1.free.fr (ne pas taper www devant)
Pour la position vous pouvez aussi cliquer sur l’adresse www.trackamap.com/balthazar
Équipage de Balthazar: F. Jean-Pierre d’Allest, Jean-Jacques Auffret, Bertrand Duzan, Claude Carrière, André Van Gaver